Xabier Itzaina

Xabier Itzaina

Zatiak

"Il est de plus en plus difficile de retrouver l’émotion de la danse populaire"

Xabier Itçaina n’est pas certain que la danse ait conservé la force qu’elle avait autrefois sur les places. Celle qu’il a ressentie, à une certaine époque, dans le Baztan, ou encore en Soule, il y a 25 ans, en voyant à la fin d’une mascarade, à Ordiarp, des hommes âgés entrer dans la danse en se lançant des défis, deux par deux, au son de la xirula. Il se rappelle avoir perçu cette force en voyant des hommes et des femmes danser les sauts basques à Juxue, ou encore à Hélette, à la fin d’une Fête-Dieu. On peut encore la ressentir à Luzaide-Valcarlos. Cependant, selon lui, il est de plus en plus difficile de retrouver cette émotion, cette poésie de la danse. "Quand nous dansions sous la neige, pour le carnaval, et que nous étions accueillis autour d’un feu de cheminée… On peut nous traiter de romantiques, mais nous avions notre utilité. Nous apportions quelque chose et nous recevions en retour."

© Département des Pyrénées-Atlantiques – Archives départementales - Collecte "Eleketa". 2015 - 19AV1528

Danse en chaîne et ordonnancement

Xabier Itçaina nous explique comment étaient octroyées les places pour la danse en chaîne - dantza-korda – de la Fête-Dieu. À Itxassou, ils utilisaient un critère spatial : la première fille était celle qui vivait près de la place. À Hélette, au milieu du XIXe siècle, les jeunes qui devaient s'habiller en soldat effectuaient des démarches durant les semaines précédentes. Ils se rendaient dans les maisons des jeunes filles pour leur demander si elles voulaient être leurs cavalières pour cette danse. Les filles pouvaient refuser ou accepter. Nous savons qu'à une époque en Basse-Navarre, pas forcément pour la Fête-Dieu, le droit d'être à telle ou telle place dans la "dantza-korda" s'achetait. Ce principe d'alterner les quartiers apparaît à Itxassou pour la dantza-korda de Besta-Berri (Fête-Dieu), mais à Valcarlos, c'était pour les fêtes du village. À Valcarlos chaque quartier avait son tour, car les fêtes se finissaient par une "dantza-luzea". À Sare, pour le carnaval, les quartiers avaient chacun leur tour pour descendre à la place en dantza korda. On peut penser qu'à une époque cette danse en chaîne était plus longue et que la deuxième partie était un long "kontrapas". C'est une danse de la même famille que les "soka dantza" du Pays Basque Sud.

Xabier Itçaina. Collecte "Eleketa". 2015 © Département des Pyrénées-Atlantiques - Archives départementales - 19AV1526

Ordre d’entrée dans les sauts basques

Il y avait un ordre pour donner les sauts, parmi les hommes aussi. Des témoignages écrits de Basse-Navarre et de Soule, attestent que les plus âgés commençaient, ou parfois les prêtres, qui se retiraient après avoir dansé les premiers pas. Il y avait également pour entrer dans la danse un ordre entre les maisons, qui a été conservé dans la vallée du Baztan. Ceux qui débutent les "mutil dantza" se nomment "maiordomo" ou "danbolin nagusia". Ce sont les représentants de la jeunesse. Ils sont au nombre de quatre : deux maiordomo, chacun ayant un assistant. Le "maiordomo" s’appelle aussi "danbolin nagusia", c'est-à-dire celui qui commande au txistulari. Chez nous il est appelé le "soinu mutil", c'est la même chose. Donc, Les quatre jeunes entrent, saluent les gens avec leurs bérets, et font le tour de la place. Ensuite les autres se mettent entre les deux premiers et les deux derniers. Voyant qu'ils ont gardé cela là-bas, on est presque sûr qu'il y avait quelque chose de semblable ici. Malheureusement, la mémoire collective n’en garde plus de trace, ou bien, souvent, c'était le professeur de danse ou le meilleur danseur qui entrait le premier.

 Xabier Itçaina. Collecte "Eleketa". 2015 © Département des Pyrénées-Atlantiques - Archives départementales - 19AV1527

Carnaval à Itxassou

Le carnaval n’avait pas autant d’intensité à Itxassou que dans les villages voisins (Espelette, Cambo, Hasparren, Ustaritz). Il y avait les kaxkarot qui sortaient chaque année avant la guerre de 1914, et épisodiquement entre les deux guerres. Les seuls qui sortaient chaque année, jusqu’en 1960 environ, étaient les masques. Pour faire la quête, ils étaient toujours accompagnés de l’Hartza (l’ours), des Jaun-Andere (époux), et des Buhamiak (Bohémiens). Selon Xabier Itçaina, le chant Santi batek, Andere qui était chanté en Basse Navarre, était interprété à Itxassou par les Bohémiens. Les masques interprétaient un autre chant Agur etxeko andrea. Le Père Donostia avait d’ailleurs collecté ces chants à Itxassou, vers 1918 : selon lui, ils étaient chantés à Itxassou à l’occasion du carnaval et à Sare pour la quête de la Saint-Sylvestre. Xabier Itçaina a d’abord collecté l’information de la bouche des anciens, puis il en a eu confirmation dans les écrits. Il arrivait aussi parfois que la maîtresse de maison réponde en improvisant des couplets. Au XIXe siècle, on trouve trace des mascarades à Itxassou, mais très peu du carnaval. En 1927, la revue Eskualduna rapporte qu’à Itxassou, les jeunes ne sont plus aussi attachés au carnaval qu’auparavant, et se demande où sont passés les Kaskarot, les Zan Pantzar et les Kauterak. Cela signifie, selon lui, qu’à une époque il existait une sorte de mascarade plus complexe qui s’est perdue. Toutefois, après la deuxième guerre mondiale, la coutume des masques était encore très forte. Chaque quartier avait ses masques. Le mardi et le dimanche du carnaval, il y avait de la musique sur la place, des parties de pelote et le repas des chasseurs. En 1947, il y eut un meurtre à Itxassou le mardi de carnaval, commis par des hommes masqués. C’est pourquoi cette année-là, le maire interdit aux masques de faire la quête, et ces derniers se rendirent donc à Souraïde. Des chants racontent cet événement. À Itxassou, il y avait également Zaldun Ihaute, le dimanche qui précédait le dimanche du carnaval et en août, pour la « refête ». Les festivités avaient lieu dans le quartier Gibelarte, jusque dans les années 1970. Selon Thierry Truffaut, on s’y livrait à Antzara Jokoa (le jeu de l’Oie).

Xabier Itçaina. Collecte "Eleketa". 2015 © Département des Pyrénées-Atlantiques - Archives départementales - 19AV1521

"L’Eglise exerçait un certain contrôle sur les pratiques festives"

Le dimanche et le mardi du carnaval, la fête se déroulait sur la place. Après la partie de pelote, les danses commençaient avec les sauts, réservés aux hommes. Suivaient les contredanses, les danses en chaîne avec les filles, et pour finir, dans la soirée, à nouveau les sauts basques. Il semble que la musique le soir ait été autorisée plus tôt à Itxassou que dans les villages voisins. Les jeunes de Mendionde, notamment, venaient à Itxassou car dans leur village la musique le soir était interdite. Pourtant, le curé d’Itxassou, qui est resté en place de 1909 à 1956, était très lié au Concile de Trente. En 1922, dans un sermon à l’occasion de la Fête-Dieu, il avait déclaré ceci : « J’ai entendu, vérité ou mensonge, que vous voulez utiliser ici quelque chose qui s’est passé pour organiser une grande fête. Ne faites pas cela, ne laissez pas l’aile de la Basse Navarre s’étendre sur notre Labourd ». Au cours de ces années-là, justement, il y a eu beaucoup de Tobera-munstrak (représentations charivariques) à Louhossoa, Bidarray, Hasparren… C’était juste après la guerre, il y avait une forte envie de faire la fête.

Xabier Itçaina. Collecte "Eleketa". 2015 © Département des Pyrénées-Atlantiques - Archives départementales - 19AV1523

Histoire des instruments en Pays Basque Nord

Le tambourin à cordes (ttunttun), le violon puis la txirula disparaissent dans la première moitié du XXe siècle du paysage sonore du Labourd et de la Basse-Navarre. Xabier Itçaina a appris de Mattin Zubieta, txistulari de Cambo, que durant la guerre et après celle-ci, il venait à Itxassou où l’on dansait les mutxiko à la sortie de la messe. On connaît des noms de txirulari. Il y avait celui de la maison Uharreta, puis celui de la maison Xuhurrenea, un non-voyant, Manez Teillerie. Celui-ci jouait aussi pour le carnaval de son quartier, à la place, avec un atabalari ou un accordéoniste. Parfois le dimanche après la messe, près de l'église, comme une musique reléguée à l'écart. La txirula fut écartée de la Fête-Dieu. Il y a une photo de la Fête-Dieu de 1907 avec la txirula et l'atabal. En 1908, déjà, c'est une clarinette. Dans les années 1930, il y encore le txirulari, mais pour jouer les sauts basques, après la fin de la fête officielle. Ensuite, il disparaît. A Louhossoa, quand ils recommencèrent à jouer la cavalcade, en 1948, ils utilisaient des instruments à cuivre.

Xabier Itçaina. Programme "Eleketa". 2015 © Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques - 19AV1524

Fonction sociale du métier

Un clarinettiste d’Halsou, aujourd’hui décédé, a rapporté à Xabier Itçaina qu’entre les deux guerres, il jouait à Larressore tous les dimanches, après la messe, avec des trompettistes. C’étaient des musiciens très humbles mais qui avaient une fonction sociale très importante. Ils étaient au service des gens. La question de la rémunération du musicien est importante : dans les archives, on trouve des traces de procès pour défaut de paiement. La plupart d’entre eux étaient artisans ou meuniers, et la musique leur permettait de gagner leur pain. On sait qu’au XIXe siècle, des jeunes se rassemblaient au sein de « sociétés ». Chacun payait sa part pour rémunérer les musiciens, qui jouaient de Pâques jusqu’à la Sainte Catherine (25 novembre), tous les dimanches. Cela se fait à Villefranque, Itxassou, Louhossoa. Certains musiciens venaient du Baztan (Navarre). Ils faisaient vivre les sauts basques.

Xabier Itçaina. Programme "Eleketa". 2015 © Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques - 19AV1528

En savoir plus

En savoir plus

Xabier Itçaina (s'écrit aussi Itzaina), né le 29 août 1971 à Itxassou, est l’aîné d’une famille de quatre enfants (trois garçons et une fille). Ses parents (Michel, originaire des Aldudes et Cathy Malharin du quartier Gibraltar de Saint-Palais) s’installent à Itxassou en 1969. Tous les deux exerçent à Cambo, lui comme secrétaire de mairie, elle comme institutrice. 

Xabier est scolarisé à Cambo jusqu’à son brevet d'études du premier cycle du second degré (BEPC) puis au lycée Villa Pia de Bayonne jusqu’à son baccalauréat.

Xabier grandit dans un environnement familial sensible à certains arts basques comme le bertsu, le chant et la danse, notamment au contact de sa grand-tante maternelle, Janamari Malharin.

Il intègre en 1977 le groupe de danse du village, Itsasuarrak, qui est partie prenante de l’association paroissiale du même nom.

Ce groupe, rebaptisé Ataitze vers 1989-1990 et s’affranchissant au même moment de la tutelle des aînés, réhabilite des traditions dansées tombées en désuétude (tournée des maisons à Carnaval en 1988, cavalcade en 1992 puis en 1994, 1997, 2001, 2007 et 2012).

Xabier Itçaina et ses amis partent, à cette occasion, à la recherche des formes dansées traditionnelles, via le témoignage des anciens. 

Il continue sur le terrain de la recherche, dans le cadre des loisirs mais aussi des études supérieures à l'institut d'études politiques Sciences Po Bordeaux, qui le poussent à passer un doctorat en 2000, publié en 2007 (Les virtuoses de l’identité. Religion et politique en Pays Basque, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Sciences des religions, 2007). 

Xabier est aujourd’hui chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique CNRS (domaines de spécialisation : religion et politique, identités et politique, économie sociale et solidaire) et reconnu comme une personne-ressource dans le domaine des traditions dansées.