Amets Lahetjuzan

Amets Lahetjuzan

"Voyons si nous ouvrons plus d’espaces en basque autour de nos écoles"

  • ICB - Xan Aire
  • 02-05-2016
  • Langue : Basque

Amets Lahetjuzan (1987, St-Pée-sur-Nivelle, Labourd) est coordinatrice de l’association Uda Leku. Constatant un manque flagrant d’offre de loisirs en langue basque, l’association se lance dans un projet de formation pour animateurs : elle travaille sur la création d’un BAFA en basque, ainsi que des ateliers pratiques pour septembre prochain, en partenariat avec l’ICB. La contribution du domaine des loisirs peut être fondamentale pour la revivification de l’euskara.

A quoi jouiez-vous, étant petite ?
J’ai longtemps pratiqué la danse basque, durant vingt ans. J’ai aussi joué à la pelote, évoluant en club à la pala pendant 13 ans. Le tout à St-Pée-sur-Nivelle même, tout en allant en colonie ailleurs en été. Sans parler de ce qu’un enfant peut faire de plus banal : chanter, jouer à la poupée, s’amuser, mais toujours en euskara!

Est-ce que vous jouiez au football ?
Je ne crois pas, ou peut-être de temps en temps. Par contre, nous pratiquions entre camarades toute sorte de jeu de pelote. Il faut aussi dire que nous étions six filles, et que le football ne nous attirait pas plus que cela ! Ce sport n’était d’ailleurs pas autant répandu que de nos jours en société.

En évoquant le jeu, vous avez d’abord parlé de danse... Représente-t-elle quelque chose de spécial à vos yeux ?
J’ai un attachement pour la danse que je n’ai pas, par exemple, pour la musique : j’ai appris à jouer du txistu et du trikitixa, mais perdais tous mes moyens devant le public ! Concernant la danse, j’ai d’abord évolué au sein de la troupe Zirikolatz de St-Pée-sur-Nivelle, pratiquant la danse traditionnelle basque, alors que j’ai plus travaillé la création dans le collectif Zarena Zarelako, constitué de danseurs originaires de différents coins du Labourd. J’ai pu y aborder différents enseignants et techniques, ainsi que des danses d’ailleurs, puisque cela importait au coordinateur Pascal Lazkano. J’ai plus approfondi la danse contemporaine lors du spectacle Zelda : un monde vraiment différent, une nouvelle manière d’utiliser son corps, plus globale, et vraiment enrichissante me concernant. C’est aussi à ce moment que je me suis rendue compte de l’importance donnée au collectif au sein de la danse basque. La pratique contemporaine, quant à elle, offre d’abord une relation avec soi-même, son physique, ce qui a ses bons et mauvais côtés.

Les métaphores des danses basques étaient-elles traitées lors de son enseignement ?
Je n’ai pas de tel souvenir. J’ai par contre découvert le carnaval labourdin grâce à la danse. En même temps que le plaisir d’aller de maison en maison, j’ai pu constater son importance aux yeux des jeunes : en voyant un tel engouement, c’est presque naturellement que nous avons ouvert les portes du carnaval au gaztetxe et comité des fêtes. Puis comme j’ai également été employée à la mairie de St-Pée-sur-Nivelle, j’ai travaillé les personnages de carnaval avec les différentes écoles, en animant des ateliers, et en enseignant évidemment quelques danses.

Quelle différence faites-vous entre loisir et culture ?
La culture m’est plus globale, elle est tout : la langue, le mode de pensée, de vie, de relation. Le loisir est plus superficiel, mais également lié à la culture. Nous n’avons pas les mêmes jeux partout, sauf les sports comme le football qui se sont répandus de manière spectaculaire dans le monde entier ! J’ai récemment été en Mongolie : j’y ai vu une Française de 60 ans s’émouvoir devant un enfant de sept ans jouant aux osselets, lui rappelant ainsi un jeu majeur de son enfance...

Délaissons-nous un jeu parce que nous l’avons remplacé par un autre ?
Oui et non... Si l’on contemple les enfants d’aujourd’hui lors des récréations, ils jouent à peu près aux mêmes jeux que nous : à cache-cache, à s’attraper, à l’élastique... Ils ont peut-être modifié quelques règles, mais il me semble que la base reste la même. Puis il y a les modes, ainsi que les passades : certains jeux commerciaux parviennent intensément de la télévision, et disparaissent assez vite ; d’autres, comme les billes, reviennent par passades, au moins une fois par génération.

Ce perpétuel retour est-il lié à la culture ?
Je ne sais pas si cela en est le seul facteur. A moins que l’enfant ne trouve, dans le fond de ces jeux, un besoin lié à son âge. Je me demande si ces jeux ne lui apportent pas quelque chose par rapport à lui-même, au collectif, aux règles. Je perçois en tout cas une relation liée au besoin : sinon, ces jeux ne pourraient pas traverser autant de générations.

Et qu’apportent les jeux à la langue ?
Certains jeux peuvent avoir un lexique particulier : ils aident ainsi à enrichir le vocabulaire. Mais comme ils sont surtout liés aux relations, elles apportent beaucoup à l’utilisation sociale d’une langue. Ils ont aussi un rapport au plaisir : identifier un jeu qui nous a plu à une langue, dans notre cas à l’euskara, reste quelque chose de durable, parce qu’on va vouloir le répéter à maintes reprises. Pour les enfants euskaldun vivant dans un environnement non-bascophone, il est important de vivre ces moments agréables en euskara, mais surtout de les identifier. Il est primordial d’avoir des repères agréables en tête.

Au sein d’Uda Leku, des ikastola, des écoles bilingues... A quel niveau réussit-on généralement à faire jouer les enfants en euskara ?
Est-ce que nous, adultes, réussissons à vivre en basque à 100% ? Cela reste très difficile dans un tel environnement. Qu’allons-nous donc exiger aux enfants, puisque nous n’y parvenons pas nous-mêmes ? L’apport du système immersif est immense, mais l’école ne fera pas tout. Je veux bien que l’école soit au centre de la politique linguistique actuelle, mais nous devrons saisir que l’environnement de l’école a une importance considérable ; les études en Pays Basque sud le confirment, d’ailleurs. Nous avons beau enquiquiner nos enfants en leur répétant “euskaraz, euskaraz!” (En basque, en basque !) : nous ferions mieux de préserver nos forces pour autre chose. Voyons si nous ouvrons plus d’espaces en basque autour de nos écoles : cela se construit, se crée, et, en plus de cela, c’est dans ces sphères-là que nous passons le plus de temps.

Les enfants ne passent d’ailleurs que 15% de leur temps annuel en salle de classe...
Tout-à-fait, et les relations se tissent et se nourrissent en dehors de la classe... Les enfants s’ouvrent à leur environnement au fil de l’âge, et s’y adaptent : si leur milieu est principalement en français, ils tendront à parler la même langue... Il y a néanmoins des progrès. Je tiens à souligner que dans le monde du travail, la langue basque est considérée comme une compétence : notamment au sein du monde éducatif, des services et loisirs, être bascophone est valorisé, ce qui n’est pas rien.

Il y a cependant un dilemme : l’enfant n’apprendra pas le basque dans la sphère des loisirs, et il semble que les gens aient du mal à saisir cette idée, non ?
Enseigner les bases linguistiques n’est effectivement pas de notre ressort : l’école et le foyer en sont les milieux principaux. Notre apport reste néanmoins indispensable pour pratiquer le basque : nourrir le vocabulaire, tisser les liens informels en euskara, savoir s’exprimer...

Dans le même temps, on assiste à une demande considérable au niveau des loisirs en euskara : les séjours d’Uda Leku sont rapidement complets, les écoles de bertso se sont développées de manière spectaculaire...
Sans aucun doute : le développement des ikastola d’abord, puis l’éclosion des écoles bilingues ont apporté un public fixe et durable au sein des loisirs en euskara. J’ai passé la semaine dernière à m’excuser, puisqu’il ne reste plus de place pour nos colonies d’été : nous en avons 250, mais les enfants et adolescents sont désormais par centaines dans ces réseaux scolaires.

Mais sont-ils tous capables d’évoluer dans une colonie en euskara ? Votre politique linguistique est-elle claire vis-à-vis du public ?
Le débat sur la discrimination par l’euskara existe toujours. Mais nous disons clairement que nous ne sommes pas une école : les enfants ne sont pas là pour apprendre, nous ne dispensons pas de cours de langue basque. En plus de cela, notre devoir reste également de garantir la sécurité de l’enfant : physique, mais aussi affective et morale. La langue en fait partie : lors d’un séjour, comment peut se sentir un enfant loin de sa famille, entouré d’inconnus, et dans une langue qu’il ne comprend absolument pas ? Les parents doivent à un moment donné assumer leurs responsabilités. Chez nous, les enfants sont en vacances, ils sont avec nous pour passer un agréable moment, et ils vont s’amuser, se mettre en relation et prendre du plaisir par l’euskara. Nous voulons voir les enfants heureux en basque parmi nous.

D’où l’importance d’expliquer de manière limpide le cadre de nos structures et objectifs, et ce dès le départ...
C’est fondamental : les parents doivent clairement savoir où ils placent leur enfant, pour que le choix leur appartienne. C’est aussi de cette manière que l’on crée une relation de confiance dès le départ : cette cohérence des parents est aussi importante pour les enfants. En tant que centre de loisirs, fixer un cadre est important, puisque cela peut être vaste et, par conséquence, pas forcément clair...

A titre de comparaison, les écoles de bertso n’ont pas ce souci-là...
Non : le bertso est leur essence, ce qui fixe donc leur cadre. Il ne me semble pas que les gens puissent placer leur enfant dans une école de bertso si celui ou celle-ci ne sait pas le basque !

Quelle est la contribution des nouvelles activités périscolaires dans le domaine du loisir ?
Lorsqu’a débuté la nouvelle réforme scolaire voici deux ou trois ans, la France a voulu s’adapter au cadre européen, et ainsi acheminer ces activités : l’objectif est de montrer que l’on peut également apprendre en dehors de la salle de classe, de manière plus ludique. On touche également des domaines plus transversaux comme le bien-être et la socialisation.

Cette réforme représente-t-elle une opportunité pour Uda Leku ?
Plus que pour nous, je dirais que cela en est une pour l’euskara. On peut envisager étendre le message et l’action de moments agréables en basque : nous avons-là l’occasion d’offrir des choses concrètes, et il est important que les familles, ainsi que les acteurs sociaux le constatent, le vivent, et l’offrent. Les enfants peuvent aussi voir que le basque n’est pas seulement une affaire scolaire, mais également une langue pour s’amuser et tisser des liens. Nous avons l’opportunité de développer l’utilisation sociale de l’euskara.

Mais ces activités n’ont-elles pas une limite conséquente : faire également stagner le loisir au sein de l’école, et ne pas ouvrir de nouveaux espaces en basque en dehors de ces murs...
Il y a effectivement ce risque, oui. Mais en restant pragmatique, je peux aussi évoquer les difficultés à organiser des activités agréables à cause de gros effectifs d’élèves : les écoles n’ont pas forcément d’espace vaste ou adéquat pour cela. En plus de cela, certains enseignants commencent à s’inquiéter que certains enfants ne viennent à l’école que pour les NAP, où ils s’amusent vraisemblablement beaucoup ! Le fait d’organiser animation et enseignement au sein du même espace n’est pas toujours bien perçu : les cultures de travail sont différentes, et des malentendus peuvent advenir, surtout lorsqu’elles se croisent sur un même horaire. Malgré tout, beaucoup d’acteurs extérieurs aux établissements scolaires y pénètrent aujourd’hui, la plupart sont des associations, et peut-être que les enfants voudront prolonger un lien avec eux hors de l’école.

Depuis que les NAP ont débuté, y-a-t-il réellement plus d’enfants qui fréquentent les associations hors de l’école ?
Nous avons perdu des enfants le mercredi, puisqu’à la suite de cette réforme scolaire, beaucoup d’activités sont passés du samedi au mercredi, dont la musique et le sport. Par contre, Uda Leku est désormais plus connue, puisque nous travaillons avec 18 écoles différentes. Mais il me semble être encore trop tôt pour mesurer les conséquences des NAP à ce niveau-là.

On peut toutefois constater le manque d’offre de loisirs en basque...
L’offre n’est effectivement pas assez étendue. Mais les Communautés de Communes de la Nive et du Sud Labourd effectuent des appels à projets, ce qui est primordial, puisqu’il est du ressort des institutions d’insuffler un tel mouvement : notamment lorsqu’il s’agit de collectivités de proximité, il est plus facile de toucher les associations locales.

Mais le manque de formation des animateurs reste assez flagrant, et Uda Leku a un rôle particulier à tenir dans ce domaine : de quoi s’agit-il, précisément ?
La réforme scolaire a donc démontré le manque d’animations en basque. D’un côté, il y a beaucoup d’animateurs qui ne savent pas l’euskara, et de l’autre, les bascophones ne savent pas forcément diriger leur domaine, leur activité à des enfants. Puisqu'Uda Leku évolue depuis 1983 dans l’animation en euskara, notre idée est de proposer un BAFA en basque. La législation française n’autorisant rien de tel, il va donc falloir le proposer en bilingue pour l’instant : nous avons signé un partenariat avec l’association CEMEA qui détient un agrément à cet effet, et avons notamment débuté la traduction de matériel. En plus de cela, nous avons, avec l’Institut culturel basque, un projet de formation pour la rentrée prochaine, principalement destiné aux animateurs souhaitant proposer des NAP en euskara : gestion du groupe, comment gérer une animation dans le temps... En nous basant sur le contexte de chacun, nous essaierons d’apporter quelques réponses. La formation étant en euskara, il semble aussi probable que nous aborderons les problématiques liées à la langue : que faire, quelle technique de motivation employer lorsque les enfants ne comprennent pas grand-chose... Les connaissances de chacun et échanges auront aussi leur place, au sein de la formation : certains seront déjà plus formés dans le domaine de la culture, par exemple, et ils ou elles pourront apporter des choses très intéressantes.

Vous avez également un partenariat avec l’Association des Ikastola, afin de réunir des enfants de tout le Pays Basque lors de séjours en été. Y-a-t-il des enseignements intéressants qui en ressortent ?
Oui, vraiment ! Nous avons organisés ces séjours en Soule jusqu’à présent, mais cet été, si les 8-11 ans continueront là-bas, nous réunirons les plus vieux à Lekeitio (Biscaye). Même si les gens du Pays Basque sud adorent la Soule, nous avons pris comme objectif de mieux faire connaître l’Hegoalde aux jeunes d’ici. Puis beaucoup ont déjà effectué un voyage scolaire à Mauléon, et auront donc la belle occasion de profiter des abords de Lekeitio. En plus de cela, nous aimerions également développer un projet d’échanges interscolaires, débuté l’an dernier : un séjour de trois jours autour d’un sujet que l’on peut travailler en amont en classe. Sauf que les ikastola et autres écoles anticipent longtemps à l’avance les lieux et programmes de leurs séjours : il est difficile de faire changer les habitudes ! Je tiens à souligner que lors des échanges Hegoalde-Iparralde, l’utilisation de l’euskara est garantie, et que cela représente une motivation très importante pour les enfants et adolescents. La découverte entre différents dialectes basques et coutumes est aussi intéressante : cette ouverture est très enrichissante pour les jeunes euskaldun. C’est une base aussi solide que belle.

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