Mixel Ducau

Mixel Ducau

"Les musiques du monde me semblent plus libératrices que le rock"

  • ICB - Xan Aire
  • 03-10-2016
  • Langue : Basque

Mixel Ducau (1951, Bayonne, Labourd) est un musicien de haut vol. Rendu célèbre par le premier duo rock basque Errobi, il a ensuite connu des fortunes diverses, du groupe Zaldibobo aux formations actuelles Oreka TX et Bidaia. Les 29 et 30 octobre, la vallée des Aldudes organise un concert-hommage, "Errobi Kantatuz" : l’occasion de jeter ici un coup d’œil honnête au XXème siècle.

Quel rêve aviez-vous, étant petit ?
La musique ! J’avais une flûte en plastique, ainsi qu’un petit harmonica, et passais mon temps à sortir toute sorte de sons et d’airs. La famille voisine était plutôt aisée, et lorsqu’ils commencèrent à envoyer leur fils à l’école de musique et de danse, je demandai à mes parents d’avoir le même sort ! C’est ainsi que j’ai intégré le conservatoire... Le fils des voisins se fichait pas mal de cet apprentissage, alors que pour ma part, je me mis à travailler immédiatement, malgré des cours pas très drôles !

Etiez-vous strict avec vous-même ?
Pour ce que je voulais, oui. A vrai dire, j’ai traversé l’école comme un touriste ! J’ai vraiment passé mon bac pour mes parents : un bac professionnel du bâtiment, où la matière qui m’intéressait le plus était l’architecture, puisque j’en faisais un parallèle avec la musique. Je travaillais le saxophone au conservatoire, mais à treize ans déjà, nous avions monté un groupe avec deux camarades : c’est d’ailleurs de cette manière que je me suis mis à la guitare... A seize ans et demi, je faisais partie d’une troupe de bal, payé, et musicien de place en place : un véritable bonheur ! Mes parents ne m’ont jamais posé d’obstacle : ils m’ont toujours fait confiance.

A cet âge-là, sur quels idéaux dansiez-vous ?
Je crois que j’avais d’abord en tête le Pays Basque, ou le fait d’être euskaldun. Notre famille l’était, mais nous étions à Bayonne, et nos parents n’osaient pas parler basque : les interdits de l’école de leur époque étaient encore présents... Mais je ressentais un réel besoin dès tout petit, ayant baigné dans cette ambiance à St-Michel, tout comme plus tard, en tant que musicien. Dans nos bals, on ne jouait pas de chansons basques : seulement des choses à la mode ! J’ai alors commencé à apprendre des morceaux classiques en euskara, dans mon coin. C’est d’ailleurs vite après que j’ai rencontré Anje Duhalde, au lycée : il avait des textes de Daniel Landart, et nous nous sommes mis à les chanter, en montant le groupe Errobi.

Dans cette fervente ambiance sociale...
Bien évidemment : nous étions la jeunesse post-soixante-huitarde, en route vers la révolution. Il fallait en finir avec le vieux monde, mais il y avait, par cette idée de construction du Pays Basque, quelque chose de particulier, et de concret aussi. Mais disons-le clairement : je n’étais pas un grand militant, bien qu’en tant qu’artiste, j’étais réellement proche de l’abertzalisme, et voyais mon apport à cette cause en chantant en euskara. Nous vivions une époque forte, et Errobi a littéralement pris feu, surtout en Pays Basque sud, où les gens se sont immédiatement accrochés à nos paroles, à notre musique. Je n’oublierai jamais nos premiers concerts là-bas : quel monde, quelle ferveur ! Cette passion nous paraissait incroyable, même à Anje.

Quelle qualité aviez-vous trouvé à Anje, pour fonder un couple avec ?
Je ne pense pas que nous aurions eu le même parcours sans son implication. Je venais d’une ambiance de bal tellement sucrée, et nous nous sommes retrouvés dans des concerts interdits, à côtoyer la Guardia Civil d’un peu trop près par moment ! Anje détenait cette dimension politique, avait également écrit des textes, et une réelle connexion a été possible avec le Pays Basque de l’époque.

Le lien entre l’abertzalisme et le rock a-t-elle été évidente ?
Je dirais que oui. En composant les mélodies des textes de Daniel Landart, nous avons pris naturellement le chemin du rock, ce qui a aussi eu une conséquence sur notre impact.

Quel fut votre apport esthétique ?
C’était quelque chose de nouveau pour le Pays Basque. Mais nous n’avons rien inventé de spécial... Nous nous abreuvions de rock-folk américain ; ici, l’œuvre du mouvement Ez dok amairu était la plus écoutée : lorsque nous sommes arrivés avec nos guitares électriques et nos solos, nous avons bousculé pas mal de choses ! C’était du rock douillet, quand on voit ce qui s’est fait par la suite... Mais cela suffit pour en fâcher certains, qui disaient que notre musique n’était pas basque, que nous allions tout détruire... Rien que pour éditer notre premier disque, des débats incroyables ont eu lieu au sein de la maison Elkar : nous avions eu droit à un véritable jugement, puisque certains ne savaient pas quoi penser de notre style ! Parmi les spectateurs de la première présentation, je me souviens comment Jean-Louis Maitia avait pris notre défense, en affirmant qu’il fallait nous atteler à notre époque, que cela garantissait la durée de la culture basque...

Un débat qui dure depuis des lustres : suffit-il de chanter en basque pour appartenir à la culture basque...
Je crois qu’un peuple n’adhère jamais vainement à ces changements. Nous voyions évidemment notre apport comme une rupture, mais dans le fond, et en prenant un peu de recul, nous avons participé à une continuité... En apportant un mouvement d’ampleur mondiale chez nous, et en faisant évoluer notre monde au sein de son époque... Nous sommes toujours en train d’expérimenter, et seul le temps dit si la greffe a pris ou non ; ce n’est pas toujours une histoire de qualité. Comment appeler alors l’œuvre de Fermin Muguruza, si ce n’est pas de la culture basque ? Musicalement, il s’agit pour moi d’une mauvaise imitation de la musique noire... Mais ce qu’il arrive à en faire, une telle cohésion du public, je dis chapeau, bravo, ongi : lui aussi apporte sa pierre, et ce pays continue à chanter en euskara ! Je me souviens de ce que m’avait dit Kaki Arkarazo lors de la période Zaldibobo : selon lui, le Pays Basque avait besoin de rock dur, et n’intégrerait pas notre musique. Il avait raison, à l’époque.

Un disque d’Errobi, "Ametsaren bidea", illustre bien ce déséquilibre : encensé par la critique, mais incompris du public...
Je souhaitais réaliser quelque chose qui allait au-delà de simples chansons. Les influences ne manquaient d’ailleurs pas, parmi le rock progressif ou symphonique... Je suis fier de ce disque, qui a été guidé par mon ambition. Il était plus complexe, et j’ai dû admettre qu’une œuvre de la sorte n’accomplit pas le même parcours au sein du public.

Vous aviez alors eu de la peine ?
Cela fut une sensation douce-amère... C’est un disque que j’aime toujours, et je crois qu’il a apporté quelque-chose, musicalement parlant... Malgré tout, le fait que le public ne se l’approprie pas laisse des traces. Mais le cheminement contraire a aussi le même effet : le morceau "Kolore" de Zaldibobo est tout simple, mais a marché immédiatement ! Une chanson vole de ses propres ailes : ou bien il reste figé au fond d’un disque, ou alors il voyage partout. Si l’on ne comprend pas cela, si on ne l’accepte pas, on peut vivre frustré très longtemps...

Néanmoins, après ce disque, un groupe tel qu’Itoiz n’a-t-il pas pris la relève, d’une certaine manière ?
Sauf que la société a pris un tout autre virage : celui du rock radical... J’ai eu tellement de mal à l’accepter ! J’étais aussi sur ma planète sophistiquée, à l’époque, avec d’autres rêves... Je n’ai rien compris. Même si c’était nécessaire ! Je ne voyais que de mauvais musiciens, sauf qu’ils étaient capables de jouer quelque chose, et surtout d’exprimer beaucoup : c’est le plus important ! Mon égo de musicien en a pris un coup, je pensais avoir travaillé pour rien... C’est aussi une leçon et l’ironie de la vie...

Peut-être aviez-vous laissé des musiciens ainsi, en débutant avec Errobi ?
C’est ce que l’on appelle vieillir, n’est-ce pas ?

Ce n’est pas moi qui l’ai dit !
[rires] Disons prendre de l’âge...

Mais alors, comment expliquer le succès d’Itoiz ?
Itoiz appartenait précisément et pertinemment à son époque : il a su se faufiler dans l’espace-temps idéal pour effectuer un bon bout de chemin. Le style pop facilite aussi la chose, mais il s’agissait d’un groupe d’une grande qualité, à commencer par cette voix métallique de Juan Karlos Perez, jusqu’à tous les musiciens. Itoiz avait son monde, et ce monde était fixé à son époque jusque dans les rêves des gens. Sauf que le rock radical a eu l’effet d’un tsunami, et a comme monopolisé la musique. Une formation comme M-ak n’a par exemple pas eu un grand succès populaire, puisqu’il était très difficile de proposer autre chose que la simplicité et la spontanéité du punk.

Le Pays Basque vous était alors étouffant ?
Un peu, oui. Trop de militantisme, trop de pression... Nous avions eu une rupture avec Anje. J’avais besoin de nouveauté. Pour certains, j’étais déjà parti avant même la fin d’Errobi.

Vous avez atterri à Madrid...
Cela fut un pur hasard, lors d’un casting : alors que la formation Orquesta Mondragon cherchait deux musiciens, Jean-Marie Ecay et moi-même avons été pris, lui à la guitare, moi au saxophone. Ma carrière de musicien continuait son chemin, dans un autre monde ; je suis parti de Madrid à Paris, avec le projet de monter un studio... Ce qui s’est avéré être le grand échec de ma vie professionnelle ! Mais j’y ai quand-même appris beaucoup, notamment dans la production... C’était aussi les débuts de l’ordinateur... Après avoir pris un peu de distance vis-à-vis du Pays Basque, j’y suis revenu de bon cœur. J’ai fait la connaissance de Joseba Tapia, et ma première préoccupation a été, avec le groupe Zaldibobo, de maintenir un lien entre les musiques du monde et la musique basque.

D’où vous vient ce goût pour cet éclectisme ?
Je crois qu’au fond, c’est grâce à l’attitude de ma mère. Elle s’intéressait toujours de manière ouverte à ce que j’écoutais. Puis j’ai passé beaucoup de temps dans les boutiques de disques, où le savoir des vendeurs était fondamental ! Lorsque de la musique de Nouvelle Orléans passait à la radio chez nous, tout le monde se taisait et c’est là que j’ai commencé à aimer et étudier ce style. Elle avait toujours la même structure : l’exposition du thème, la mélodie, un premier solo, puis un second, avec une fin collective... Ce moment-là était toujours mon préféré : c’était incroyable d’atteindre une telle cohérence de cette manière ! Et les musiques des îles, de l’Afrique me procurent la même sensation : actuellement, les musiques du monde me semblent plus libératrices que le rock. J’en ai fait le tour : je connais les recettes du rock, même si j’ai encore quelque rares surprises.

Mais où en est le rock ?
Il s’agit désormais d’une esthétique, très académique qui plus est. Je crois qu’il a perdu le fond d’une époque. Trop pensée, trop commercialisée, par le travail de l’industrie. Le rap a pris la fonction de revendication, mais reste désormais très conventionnel.

Que nous reste-t-il donc pour faire la révolution ?
Sommes-nous à une époque de révolution, dans notre monde occidental ? Faire du heavy metal en Irak, c’est quelque chose... Mais ici ? Cela reviendra un jour, mais entre temps, nous tournons en rond, à très grande vitesse ; internet offre une tonne de musique d’un coup, alors les musiques du monde m’intéressent beaucoup plus, hors de ce mouvement, avec des instruments singuliers...

Mais le monde roule vers la musique électronique...
Ce qui ne m’attire vraiment pas. Le peu que j’ai connu ne m’a pas paru intéressant... Je suis de la vieille école, après tout : sans cette lutte avec son instrument de musique et soi-même, il m’est difficile d’imaginer de la musique ! J’espère que les électro auront des gens créatifs.

Vous continuez à voyager, avec votre femme qui n’a pas n’importe quelle voix...
Caroline Phillips est la femme de ma vie. Sa voix est incroyable, elle a appris à la maîtriser. Le fondement du groupe Bidaia est d’aller vers les musiques du monde, avec la possibilité, par ces mélanges, de mettre à jour quelque chose ici aussi, de nous approprier des airs et des instruments inconnus. Je crois que, quelque part, nous avons toujours procédé de la sorte en Pays Basque, en impliquant la connaissance de nos racines : l’air que chante un bertsolari, par exemple. Cela reste primordial, s’il nous faut effectuer la continuité de notre culture avec respect. Je vois parfois des airs de mutxiko joués avec tel et tel instruments, et je me dis : pourquoi ? La txirula et le ttunttun me procurent toujours le même effet saisissant : il me semble qu’ils suffisent à combler une place.

Pourquoi n’évoquez-vous jamais votre voix ?
J’ai toujours dit que je suis un musicien qui chante. Il faut que je me concentre encore plus, pour ne pas oublier que je chante ! Sinon, je jouerai toujours de la musique... La voix n’est pas ma priorité, et je crois que ce n’est pas un hasard si j’ai toujours préféré chanter en duo : ma voix a été complémentaire à celle d’Anje, et de Caroline.

Et vous faites désormais partie d’un groupe sans chanteur, Oreka TX...
Là aussi, tout sauf un hasard ! Je prends énormément de plaisir, et je crois que ce que nous réalisons est important : un répertoire particulier, basé sur nos racines, en menant la txalaparta à un haut niveau. Mon rôle est d’accompagner le tout d’instruments à vent, et je dois avouer être tombé amoureux de cette satanée alboka ! Puis nous voyageons, avons des échanges profonds, et le succès est au rendez-vous : c’est un cadeau.

Les gens accrochent à ce style de musique, même à l’étranger ?
Et comment ! C’est une musique organique, enracinée, intemporelle, pas du tout à la mode. Elle est universelle. Courant octobre, des musiciens connus au Japon nous rendront visite, et nous verrons ce qui ressort de cet échange.

Au bout du bout du mois d’octobre, vous aurez aussi droit à "Errobi Kantatuz"... Comment avez-vous pris cette initiative ?
Très bien ! Il vaut mieux devenir classique, que tomber dans l’oubli... Cela sera intéressant de voir comment les nouvelles générations se sont approprié notre répertoire. Mais le plus important à mes yeux reste l’influence de ces chansons, hier comme aujourd’hui : que ce soit dans l’intimité de chacun, ou dans un sens plus collectif.

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