Nahia Zubeldia

Nahia Zubeldia

"La musique a toujours été un outil d’expression, de libération, et une occasion de passer un bon moment"

  • LaukitikAt
  • 10/12/2020
  • Langue : Basque

Après avoir rendu sa dernière commande de traduction et peu de temps avant son rendez-vous pour un enregistrement, c’est à Ciboure, chez ses parents, que nous avons pu nous entretenir avec Nahia Zubeldia (Saint-Jean-de-Luz, 1982). Après un bref coup d’œil jeté aux livres et les disques de sa mère Maddi Zubeldia soigneusement rangés sur l’étagère du salon, nous avons évoqué sa profession, ses projets et les multiples talents de la jeune artiste éclectique.

Musicienne, chanteuse, écrivaine, traductrice... Comment doit-on vous présenter ?

Cela dépend de qui pose la question, et vous avez oublié que je suis la fille de Maddi Zubeldia... En effet, oui je suis un peu tout cela à la fois. D'abord, j’ai étudié les sciences du langage puis j'ai obtenu mon diplôme de traductrice à Gazteiz. Je me considère donc plutôt traductrice de profession, c'est une activité que j’aime et où je ne m’ennuie pas certes, mais cela reste un travail. En ce qui concerne la musique, bien sûr je ne dirais pas non si cela devenait mon métier, mais pour moi c’est avant tout une passion, un outil d’expression qui m’est indispensable. Pour ce qui est de l’écriture, c’est quelque chose de plus récent dans mon parcours, je ne le mentionnais pas ainsi sur ma carte de présentation, même si j’ai commencé à écrire des textes pour mes chansons depuis un bon moment déjà. La nouveauté vient du fait que je vais prochainement être en résidence d'écriture pour préparer un recueil de poèmes (cf. Nahia Zubeldia, lauréate de la résidence d’écriture à Nekatoenea). Ce que j'attends de cette expérience, c'est de me mettre à nue, d'écrire sans aucun prétexte, de voir ce que j'ai dans les tripes, même si en ce qui concerne la forme ce n'est pas un exercice nouveau.

Vidéo de l'entretien (en basque)

Racontez-nous en quoi consiste cette résidence ?

Ce que j'attends de cette résidence d’écriture, c'est de me mettre à nue, d'écrire sans aucun prétexte, de voir ce que j'ai dans les tripes.

Chaque année, l'Institut culturel basque, la Fédération des écrivains basques et Le CPIE Littoral Basque proposent une résidence aux écrivains basque (cf. Résidence de création littéraire à Nekatoenea : nouvel appel à candidature). Cette année, la particularité vient du partenariat exceptionnel avec la Fondation Elkano de Getaria, dans le cadre de la commémoration des 500 ans du premier tour du Monde. Je vais donc séjourner à la maison Nekatoenea et c'est vraiment une grande chance de pouvoir passer un mois à écrire dans cette magnifique maison au bord de la corniche Hendayaise, tout près du Château-Observatoire Abbadia. Je ne suis pas tenue d'écrire sur les aventures d'Elkano mais une des conditions de la résidence est de proposer des textes ayant un lien avec le personnage. Je vais donc parler de la mer, au sens large du terme. À l'époque où Elkano faisait son tour du Monde, la mer était signe de découverte, c'était une chance extraordinaire. Depuis, le monde a rétréci, tout se trouve à portée de main et la mer nous a montré qu'elle peut aussi avoir des aspects beaucoup plus sombres. Beaucoup de personnes meurent aujourd'hui en Méditerranée ; celles et ceux qui risquent leur vie en traversant les océans sont aussi à la recherche d'un monde meilleur, comme nous à l'époque. C'est le point de départ à ce jour, on verra par la suite où cela me mène, en effet, il n'est pas rare de changer de direction au moment du passage à l'écriture.

Vous êtes de Ciboure ; quel est votre rapport personnel à la mer ?

Le temps est différent selon que l’on se trouve sur terre ou en mer. Sur l'eau, les stimulations sont moindres, et on a l'impression que le temps s'arrête.

La mer a toujours été présente. Cela fait maintenant dix ans que j'habite du côté d'Hasparren et il est vrai qu'elle me manque. Nous allions à la mer dès mon plus jeune âge, et puis à l'adolescence aussi. Mon oncle a un bateau et en été nous partions souvent avec lui en Bretagne, d'où sa femme est originaire. Là-bas, nous allions d’île en île. Nous sommes aussi allés à Bermeo et nous faisions souvent des sorties en mer. Je ne suis pas une navigatrice, mais j'aime prendre la mer, faire du bateau, avoir la chance de pouvoir observer nos terres avec cette perspective différente, et pouvoir profiter du rythme de vie qu'offre la navigation. Le temps est différent selon que l’on se trouve sur terre ou en mer. Sur l'eau, les stimulations sont moindres, et on a l'impression que le temps s'arrête. Je trouve que le bateau à voile a un côté méditatif…

Sur la terre ferme par contre, vous ne vous arrêtez pas, c'est par choix ?

Je crois que c'est un choix inconscient, j'aime être occupée à faire plusieurs choses à la fois, avoir différents projets en tête. Il y a aussi les choses que l'on fait un peu par obligation certes, s'occuper de l'école par exemple prend beaucoup de temps, la traduction aussi remplit bien mes journées, même si j'aime bien cela. Mais j'arrive quand même à faire un peu de tout. Cela ne m'empêche pas de prendre du temps et de rester avec mes enfants quelques semaines, tranquillement ; j'aime bien ne rien faire aussi de temps en temps, mais pas trop longtemps.

© LaukitikAt (EKE | cc-by-sa-nc)
© LaukitikAt (EKE | cc-by-sa-nc)

Parlons musique : de Lumi à Unama, sans transitions, on peut dire que vous êtes une musicienne éclectique ?

La musique a toujours été un outil d’expression, de libération, et une occasion de passer un bon moment.

J'ai toujours fait de la musique avec d'autres personnes, il est là mon dénominateur commun. Je n'ai pas suivi de formation théorique en musique, par conséquent je joue sans réfléchir, comme ça vient, selon les gens qui m'entourent. Cela a commencé naturellement, en famille avec le groupe Unama. En famille, on avait l'habitude de chanter, à l'occasion de repas ou autres, et c'est ainsi qu'avec mon frère et mes cousins, nous avons créé le quatuor Unama. On a ensuite créé un autre groupe avec le père de mes enfants. Puis il y a eu Lumi, qui est né de façon assez particulière, car nous avons formé ce duo musical avec celui qui est par la suite devenu mon compagnon. En effet, je devais donner un concert solo mais je ne voulais pas jouer toute seule. Je connaissais Manu Mathys depuis le lycée puis nous nous sommes perdus de vue lorsqu'il est parti vivre à Paris. Nous nous sommes revus aux fêtes de Ciboure et il m'a dit qu'il faisait de la musique électro. C'est un style de musique qui m'attirait sans vraiment trop le connaître, je lui ai donc demandé s'il voulait m'accompagner pour ce concert. Et cela s'est très bien passé, si bien que l'on nous a proposé plusieurs dates par la suite. C'est ainsi qu'est né Lumi.

Le son éléctro pop basque de Lumi a résonné jusqu'à Paris, et même au Japon.

On a la sensation d'avoir trouvé notre propre son.

Lumi est né en 2012 et le groupe a évolué peu à peu. Au début Manu introduisait ses sons à mon répertoire. Nous avons eu besoin de pas mal de temps pour que nos musiques se rencontrent, pour adapter ma voix et mes compositions aux sons de Manu et à la musique électronique. Puis nous avons commencé à composer ensemble de nouvelles chansons et cela a apporté un vrai changement. Aujourd'hui la plupart des chansons du dernier disque ont été ainsi créées et on a la sensation d'avoir trouvé notre propre son. Avec Lumi, on est allé au Japon grâce à une aide pour la diffusion de la langue basque à travers le monde proposé par l'Institut Etxepare. On s’était inscrit sans trop y croire, avec l'aide d'un ami qui avait vécu au Japon et qui évoluait dans le milieu de la musique ; il avait réussi à nous trouver plusieurs dates et nous avons ainsi vécu une superbe expérience. Au Pays Basque il y a plusieurs groupes qui font de l'électro, même s'ils sont assez loin de notre style.

Vous jouez souvent au Pays Basque ?

© LaukitikAt (EKE | cc-by-sa-nc)
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Nous jouons de plus en plus au Pays Basque sud, il faut dire qu’on a vite fait le tour au nord. Depuis la Covid-19, on joue nettement moins, on joue très peu en général. D’un autre côté, cela nous a donné l’opportunité de regarder l’avenir plus calmement. En temps normal, nos vies sont bien remplies et lorsque nous avons des concerts à assurer, nos heures de répétitions servent à préparer les concerts, en laissant peu de temps à la création. Nous profitons donc de ce moment particulier pour inventer de nouvelles choses, pour repenser notre mode de fonctionnement, d’utilisation de nos instruments, de nos sons, comment mieux intégrer ma voix et ma guitare à la musique électronique, etc. Notre but est de mélanger tout ça de façon à ce que lorsque l’on écoute un morceau, on ne sache pas si on entend un son de guitare ou un synthétiseur, que tous ces instruments ne fassent vraiment plus qu’un.

 

Les parents, les cousins, les frères et sœurs... La famille Zubeldia est tombée un jour dans une marmite de bouillon créatif ?

Je n'ai pas suivi de formation théorique en musique, je joue sans réfléchir, comme ça vient, selon les gens qui m'entourent.

Quelqu’un m’a dit un jour que la famille Zubeldia avait des notes à la place des gènes. Moi personnellement je ne sais pas lire une partition, je sais plus ou moins où sont les notes mais la musique et les chants viennent naturellement. À la maison, n’importe quand, quelqu’un se met à chanter et de suite un autre va faire la deuxième voix, spontanément. J’ai un très bon souvenir de quand nous étions petits, après avoir diné, on se mettait tous à chanter, mais en se forçant à chanter faux, avec une voix la plus désagréable possible. Ensemble on arrivait à sortir quelque chose. On passait vraiment un bon moment, on rigolait beaucoup. Dans la musique électronique aussi on essaye parfois de salir le son, j’aime bien ça. Alors oui, la musique a toujours été présente, mais sans passer par le conservatoire, le solfège, je n’ai donc jamais eu de sensation d’obligation. La musique a toujours été un outil d’expression, de libération, et une occasion de passer un bon moment.

Parlons du Collectif Moï Moï, et des festivals Baleapop ou Usopop que vous connaissez bien.

J’ai le sentiment qu’il y a une envie d’innover en Iparralde, de se libérer du moins.

Je n’étais pas là à la création du Collectif, je suis arrivée plus tard lorsque j’ai rencontré Manu. Moï Moï a été créé par une bande de copains de Saint-Jean-de-Luz et des environs, avec comme objectif de faire bouger leur ville. Ils voulaient apporter un peu d’air frais à ce qui se faisait traditionnellement, souvent des rendez-vous un peu dépassés culturellement parlant. Ils ont créé le festival Baleapop qui a connu dix éditions. Le Collectif a décidé l’an dernier que c’était la dernière édition et il faut dire qu’on a eu du flair, car le festival n’aurait pas pu avoir lieu en 2020. En plus de cela, il y a une radio et toujours de nouveaux projets, c’est une vraie bulle culturelle. Le festival Usopop existait déjà et les gens de Baleapop connaissaient les organisateurs de Sare et appréciaient vraiment ce festival, d’où le nom de Baleapop, le parralèle d’Usopop mais sur la côte.

La culture a besoin de ce genre de projets ?

Bien sûr, on a besoin d’actions culturelles de toutes sortes, des choses légères, d’autres plus conséquentes. Il est vrai qu’avec la Covid, les temps sont durs. Les gens d’Usopop ont un projet, Mapa galduak, qu’ils ont été obligés de repousser. Je suis de près tous leurs projets car ils ont une personnalité d’ici, ouverte, fraîche, neuve, sérieuse sans être grave. Ils ont une idée et ils la matérialisent, sans trop réfléchir ni voir trop grand. Et je crois que c’est ça qui est important, faire, faire et faire.

© LaukitikAt (EKE | cc-by-sa-nc)
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Le Pays Basque manque de créativité ?

On a besoin d’actions culturelles de toutes sortes, des choses légères, d’autres plus conséquentes.

Je ne crois pas. Si l’on regarde le site Badok.eus, il y a vraiment beaucoup de matière. Après il manque peut-être du lien et de l’information dans tout ça. Mais la créativité est bien là, il y a de tout. Autour de moi, il y a mes amis du groupe Orbel, avec un projet sérieux et très intéressant, avec beaucoup de personnalité. Il y a aussi Peio Erramuzpe, qui a joué récemment à l’Atabal à Biarritz, qui innove, qui cherche. J’ai le sentiment qu’il y a une envie d’innover en Iparralde, de se libérer du moins.

Que pensez-vous du patrimoine immatériel ?

Je ne sais pas vraiment ce que l’on pourrait oublier, par contre je sais ce qu’il faut préserver à tout prix, c’est notre langue, l’euskara, celle qui nous donne notre identité et façonne notre regard sur le monde. C’est de là aussi que l’on va vers la pluralité, et c’est ce que j’aime voir, cette pluralité, être surprise et transformer l’immatériel en matériel, en organisant des concerts, des expositions, en faisant toucher du doigt l’immatériel.

Le sujet des migrants vous touche particulièrement.

Nous sommes un peuple migrant, et ce que nous avons vécu nous aide et nous pousse à comprendre ce que les personnes migrantes subissent aujourd'hui.

C’est un sujet assez personnel, qui m’émeut depuis deux ans maintenant. Tout à coup, on réalise notre bonne qualité de vie, notre quotidien paisible et agréable et on ne peut plus rester là, à regarder sans rien faire la situation dont souffre d’autres personnes près de nous. J’ai d’abord écrit une chanson à ce sujet, puis je me suis informée et j’ai écrit à Etorkinekin et à La Cimade, deux associations qui s’occupent de migrants en leur proposant d’accueillir un migrant pendant un certain temps. Dans un premier temps, j’ai appelé pour savoir comment cela se passait et de suite nous avons accueilli un jeune homme pour deux semaines. Au final, ce séjour de deux semaines a duré un an et demi et c’est devenu un sujet très personnel. Aujourd'hui ce jeune est parti de la maison, il suit des études et fait des démarches pour avoir des papiers, tout roule pour l’instant et moi je croise les doigts pour lui. D’autre part il est vrai que lorsqu’il est parti de chez nous, nous nous sommes un peu éloigné du sujet car cela nous a pris énormément d’énergie et ce fut lourd émotionnellement. Mais c’est un sujet que nous avons toujours en tête. C’est un sujet que les basques connaissons bien aussi, nous sommes un peuple migrant, et ce que nous avons vécu nous aide et nous pousse à comprendre ce que les personnes migrantes subissent aujourd'hui.

© LaukitikAt (EKE | cc-by-sa-nc)
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Comment avez-vous vécu cette crise Covid ?

Nous profitons de ce moment particulier pour inventer de nouvelles choses, pour repenser notre mode de fonctionnement, d’utilisation de nos instruments, de nos sons.

Au tout début il y a eu comme un grand effet de surprise, je crois que l’on est tous restés bouche bée et on se rendait compte que l’on vivait un moment historique. Les enfants étaient contents de voir les écoles fermées. Nous aussi on a souvent espéré ça plus jeune et de temps en temps après une forte chute de neige on était tout content parce que l’école fermait un jour tout au plus. Alors c’est vrai qu’au début nous étions presque contents, et malgré tout il faut avouer qu’il y a eu des effets positifs dans tout cela. Personnellement, j’ai vécu le confinement assez bien, hormis le fait que j’entendais les musiciens de mon entourage me dire qu’ils en profitaient à fond pour créer et que moi j’étais débordée, avec une tonne de traductions à faire, les devoirs des enfants à suivre, et un tas d’autres obligations ; donc pour moi cela n’a pas été de tout repos. Par ailleurs, le fait de devoir rester à un même endroit nous a permis de stopper un peu notre moteur interne. Puis l’été est arrivé et on aurait dit que les problèmes avaient disparu, afin de permettre un peu à l’économie de redémarrer. Lorsque je venais à Saint-Jean-de-Luz, j’étais impressionnée par la quantité de monde en ville. D’un côté on peut comprendre que les gens aient eu besoin de prendre l’air, on n’est pas les seuls à aimer l’air marin. Maintenant cela commence vraiment à faire long. Je vois mon fils aller masqué au collège, les fêtes sont toutes annulées, certes, on organise des repas à la maison mais vraiment j’ai la sensation que cela se prolonge trop. Comme tout le monde, je croise les doigts pour que cela ne dure pas trop.

Vous avez peut-être un rêve qui vous trotte dans la tête ?

Ce qu’il faut préserver à tout prix, c’est notre langue, l’euskara, celle qui nous donne notre identité et façonne notre regard sur le monde.

Ce que je souhaite aujourd'hui, c’est profiter de ma prochaine résidence d’écrivain et ressortir de là contente du résultat. Pour moi c’est un beau défi, c’est la première fois que je prends du temps pour me consacrer à l’écriture, d’autant plus que je vais être rémunérée pour cela. Cela peut paraître une bêtise, mais ça me met une pression particulière. Je voudrais donc sortir contente de cette résidence et, pourquoi pas, avec des poèmes qui pourraient devenir des chansons et même faire partie d’un disque ? Un disque que je pourrais par la suite, quand la situation sanitaire le permettra, présenter un peu partout. Ce serait vraiment un beau projet et, je n’y avais pas pensé avant, mais puisque vous parlez carrément de rêve, pourquoi ne pas imaginer refaire le voyage d’Elkano pour présenter le nouveau disque, faire un tour du monde, pourquoi pas ?

Pour finir vous souhaitez peut-être répondre à une question que je n’ai pas posé ?

Non je crois que l’on a fait le tour là aussi.

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